L’orchestration sans chef

[Auteur : Lord of the Rice] (le gars assis sur Béni-le-Rouge)

Sur la chaîne YouTube de l’Institut national de recherche sur la langue japonaise (国立国語研究所), on trouve une très intéressante présentation sur le thème de la diversité des accents toniques régionaux, par la linguiste Nobuko KIBE (木部 暢子). Bon, attendez, ne vous précipitez pas sur la vidéo si, par présentation intéressante, vous entendez un truc à la Ted Talks ; je parle ici de contenu intéressant en lui-même, sans mise en scène théâtrale pour garder le public éveillé.

Avant de faire un bref survol historique de la recherche en matière d’accents toniques régionaux au Japon, puis de s’interroger sur le processus par lequel ils se sont diversifiés sur l’archipel, KIBE résume en quoi consiste l’accent tonique, avec pour exemple principal la différence entre ceux de Kyōto et Tōkyō. Prenant les cas classiques que sont les paires de noms communs à deux mores 雨/飴 et 箸/橋 (pluie/bonbon et baguettes/pont), elle indique la variation de l’accent tonique en mettant en rouge la more dont l’accent est élevé.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

Madame KIBE nous explique ensuite que l’étude des accents toniques régionaux remonte au XVIIIè siècle, sous la plume du poète et linguiste Gozan KOSHIGAYA (越谷吾山). Dans son ouvrage publié en 1775 et intitulé 物類称呼 (La désignation des choses), l’auteur divisait le pays en deux grandes régions quant à la prononciation des mots, traçant une ligne de démarcation qui correspond en gros, aujourd’hui, à la limite des préfectures de Gifu et Aichi à l’est, et de Shiga et Mie à l’ouest.

Un peu plus de cent ans plus tard, l’accent tonique a été introduit pour la première fois dans un dico japonais, le Grand dictionnaire du Japon (日本大辞書) en 11 volumes, publiés en 1892-93 par l’écrivain, poète et essayiste Bimyō YAMADA (山田 美妙). Il s’agissait en principe de l’accent tonique de Tōkyō, mais n’était rien de plus que celui de l’auteur lui-même, né dans la capitale.

La méthodologie s’est améliorée depuis (☺), et de nos jours la carte des grandes variations régionales établie par les linguistes ressemble à ceci.

Source : Kwamikagami, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Indiqué en vert, l’accent tonique de Tōkyō domine le pays et se trouve, en proportions variées, sur chacune des quatre îles principales. En brun-rouge, l’accent de Keihan (京阪, pour 都 et 大) domine la région du Kinki (近畿) et l’île de Shikoku (四国). Le sud-ouest de l’île de Kyūshū (九州) se caractérise par ce qu’on appelle l’accent nikei (二型), en mauve, et celui du nord-est du Kantô (関東) et du sud-est du Tōhoku (東北), en jaune, par l’appellation mukei (無型) ou ikkei (一型). Et c’est ici, avec l’introduction de ce 型, que ça devient pas mal intéressant…

Il s’agit, donc, de classes accentuelles qui distribuent les mots en catégories dont le nombre varie d’une région à l’autre. Les premières de ces classes ont été découvertes dans les années 1930 par le linguiste Shirō HATTORI (服部 四郎, 1908-1995), en comparant l’accent tonique de mots de deux mores suivis de が, à Kameyama (亀山, sa ville natale) dans le Kansai, et à Tōkyō dans le Kantō.

Exemple : 飴, 橋, 跡 et 秋 suivis de が

  • 飴が à Tōkyō : アメガ

  • 飴が à Kameyama : アメガ

  • 橋が à Tōkyō : ハ

  • 橋が à Kameyama : シガ

  • 跡が à Tōkyō : トガ

  • 跡が à Kameyama : アト

  • 秋が à Tōkyō : キガ

  • 秋が à Kameyama : ア

Avec ces mots, on obtient quatre configurations d’accents toniques à Kameyama, contre trois à Tōkyō. On peut ensuite dresser un tableau de groupes de mots (語群) similaires répartis comme suit.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

HATTORI, explique KIBE, a ensuite réalisé que la distribution des mots dans les configurations toniques respectives n’était pas aléatoire. Autrement dit, il a compris que si un habitant de Kameyama avait ce tableau sous les yeux, il pouvait deviner comment d’autres mots de deux mores suivis de が se prononcent à Tōkyō. (Par contre, un habitant de Tōkyō, si on lui présente un nouveau mot de sa troisième configuration, ne saura pas s’il doit le placer dans la troisième ou la quatrième catégorie de Kameyama. Cela ne change toutefois rien au fait, primordial, que les mots ne voyagent pas au petit hasard d’une catégorie à l’autre, ils respectent la combinatoire établie dans le tableau.)

Poursuivant ses travaux de terrain dans d’autres régions, HATTORI y a ensuite constaté des distributions similaires, comme dans ce tableau comparatif pour les régions de Hiroshima, Kōchi, Kyōto et Tōkyō.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

Remarquez que ce tableau, qui présente les villes d’ouest en est, reproduit en quelque sorte la distribution des couleurs de la carte présentée au début du billet, avec Hiroshima/Tōkyō en vert et Kōchi/Kyōto en brun-rouge (ocre). On y retrouve la division en quatre groupes (Kōchi et Kyōto), et celle en trois groupes (Hiroshima et Tōkyō). (Ceci dit, dans le cas de Hiroshima/Tōkyō, l’accent tonique se trouve au même endroit, ce qui n’est pas le cas pour Kōchi/Kyōto, mais ne change rien au fait primordial que les mots s’y divisent en quatre groupes à Kōchi comme à Kyōto.)

Madame KIBE présente ensuite les travaux du linguiste Haruhiko KINDAICHI (金田一 春彦). En 1937, il a publié les résultats de ses travaux sur l’accent tonique des mots à deux moles dans l’ancienne capitale (Heian, devenue Kyōto aujourd’hui) pendant la période de Heian (794-1185), l’idée étant évidemment d’explorer le processus par lequel l’accent tonique s’est diversifié sur l’archipel au fil des siècles. Vous allez me demander où il a bien pu dénicher les fichiers mp3 du Japon antique… En fait, il a utilisé le Ruiju myōgishō (類聚名義抄), un très ancien dictionnaire de kanji qui contient, coup de chance, ce qui ressemble étrangement à des indications sur l’accent tonique.

Entrée du mot 人 dans le dico.

Des points insérés à gauche des katakana semblent indiquer la hauteur tonale de chaque more.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

KINDAICHI a supposé qu’un point élevé indiquait un accent tonique élevé (le contraire est tout aussi plausible), et s’est mis à chercher les mots du tableau dans ce précieux dico reflétant vraisemblablement l’accent tonique de l’ancienne Kyōto à l’époque où elle s’appelait Heian, ce qui a donné les quatre configurations ci-dessous.

  1. 上上 : 飴 牛 梅 風 壁 口

  2. 上平 : 橋 石 歌 音 紙 川

  3. 平平 : 足 池 犬 馬 鬼 髪

  4. 平上 : 跡 息 海 帯 笹 今日 秋 雨 桶 蔭 蜘蛛

La troisième configuration n’existe plus aujourd’hui, et les mots en surbrillance de la quatrième appartiennent aujourd’hui à une configuration différente (un sous-groupe). Rien n’empêche toutefois de tout combiner pour l’analyse diachronique, s’est sans doute dit KINDAICHI, ce qui a porté à cinq le nombre de configurations possibles (ancienne + actuelles). Ce faisant, on constate que les mots se sont obstinés, dans le temps et dans l’espace, à s’insérer dans des groupes et sous-groupes bien définis, comme s’ils respectaient des frontières invisibles mais bien réelles. Certes, la position de l’accent tonique peut varier entre les régions, mais les groupes de mots restent solidaires.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

*Rangée du haut : Groupes de mots | Capitale de la période Heian | Kōchi | Kyōto | Tōkyō

Rangée ① : Le groupe 上上 de Heian, qui est resté tel quel à travers le temps et l’espace.

Rangées ② et ③ : Les groupes 上平 et 平平 de Heian, qui se sont fondus en un seul à travers le temps et l’espace.

Rangée ④ : Le groupe 平上 de Heian, qui est resté tel quel à Kōchi et Kyōto, mais s’est fusionné au groupe de la Rangée ⑤ à Tōkyō.

Rangée ⑤ : Le groupe 平下降 de Heian, qui est resté tel quel à Kōchi et Kyōto, mais s’est fusionné au groupe de la Rangée ④ à Tōkyō.

Entre vous et moi, à ce stade de la présentation j’ai éprouvé un sentiment de déjà-vu structuraliste à la Lévi-Strauss, fait de structures inconscientes auxquelles les locuteurs seraient soumis, impuissants, comme si les mots, par esprit de corps, avaient le pouvoir d’imposer aux esprits leurs propres affinités électives mélodiques. Un peu comme si, dans un orchestre imaginaire composé d’aveugles, les instruments à vent forçaient leurs musiciens à s’asseoir dans la section des chaises bleues, les instruments à corde faisant de même dans la section des chaises rouges, et les percussions de même dans la section des chaises brunes, et cela en tout lieu et à toute époque, mais en acceptant, au fil du temps et à travers l’espace, que les cordophones se divisent parfois en frottées et/ou pincées et/ou frappées sur des chaises de couleurs jaune, orange et rouge, les aérophones en bois et cuivres sur des chaises de couleurs verte et bleue, etc., tout en ne laissant jamais un joueur de cuivre s’asseoir avec les joueurs de cordophones, ou une harpiste aveugle changer de place pour aller chanter la pomme à un trombone qui la fait vibrer… (Ne riez pas, linguistes et musiciens, ayez pitié des métaphores boîteuses d’un pauvre ignare.)


Dans sa présentation, la linguiste KIBE présente ensuite deux autres configurations présentes sur la carte, que je remets ci-dessous pour vous éviter l’effort du doigt sur la souris.

La partie en mauve, dans le sud-ouest de l’île de Kyūshū, se caractérise par une configuration de type 二型 (nikei), avec laquelle il n’y a que deux cas de figure pour l’accent tonique, comme l’a découvert, dans les années 1930, le linguiste Teruo HIRAYAMA (平山 輝男), originaire de la préfecture de Kagoshima. HIRAYAMA a en effet réalisé que l’accent tonique des mots, quel que soit le nombre de mores, répondait toujours à l’une ou l’autre de deux configurations.

Type A

Mot seul : (葉)|メ(飴)| オゴ(女) | カマコ(蒲鉾)

Mot suivi de ガ : が | アが | オナが | カマボ

Type B

Mot seul : (葉)|ア(雨)| オト(男) | アサガ(朝顔)

Mot suivi de ガ : ハ | アメ | オトコ | アサガオ

👉 Avec les mots de la configuration de type A, l’accent tonique se place toujours sur l’avant-dernière more.

👉 Avec les mots de la configuration B, il se place toujours sur la dernière more.

Mais ce n’est pas tout. HIRAYAMA a ensuite réalisé que les mots composés répondaient à une logique combinatoire inébranlable, comme suit.

C’est toujours le premier mot du mot-composé qui détermine la position de l’accent tonique dans le mot-composé, ou, autrement dit, qui impose son propre type (A ou B) au mot composé.

Kawa, type A (avant-dernière position)

ワ(川)| カワミ | カワカサン | カワカミサンタッ(達)

Yama, type B (dernière position)

| ヤマシ | ヤマシタサン | ヤマシタサンタッ(達)

Et malgré cette étonnante particularité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sur l’archipel, les mots de deux mores suivis de が s’intègrent parfaitement à notre tableau des correspondances entre groupes de mots, avec Kagoshima (鹿児島) cité comme exemple représentatif de cette région. Concrètement, les mots du type A entrent tous dans les catégories ① et ② du tableau, tandis que ceux du type B se répartissent dans les catégories ③, ④ et ⑤.

Source : 講義「方言学概説―方言アクセントの多様性―」(木部暢子)/言語学レクチャーシリーズVol.5 - YouTube)

Pour reprendre notre métaphore orchestrale précédente, tout se passe comme si deux groupes de musiciens aveugles équipés d’instruments électroniques, se joignant à un concert de musique classique, y prenaient toujours place en respectant intuitivement la disposition préétablie pour (par) les grands groupes d’instruments classiques, que ce soit autrefois à Heian, ou aujourd’hui à Kyōto ou à Tōkyō.


Comme je disais au début de ce billet, il existe une autre grande catégorie d’analyse des configurations d’accent tonique, celle que l’on appelle mukei (無型) ou ikkei (一型). Dans ce cas-ci, c’est très simple, la position de l’accent tonique est indéterminée. Il n’y a pas de règle, il peut être n’importe où ou nulle part.

Pour l’anecdote, il m’arrive parfois, lors des sorties à vélo avec Geo Pottering, de me faire corriger l’accent tonique par Salīna. Elle le fait généralement sous le regard indifférent de son époux Sider, qui est originaire de la préfecture d’Ibaraki, en jaune sur la carte, et où l’on se fout carrément de l’accent tonique…

Billet n° 217


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