Les manuels, prise 3

[Auteur : Lord of the Rice en mode bavardage]


En fouillant un peu sur Internet, histoire de voir où en sont les jeunes d’aujourd’hui en matière de de langue japonaise comme langue seconde, je suis tombé sur la chaîne YouTube Matt vs Japan. Ce Matt est un Américain obsédé par la maîtrise de l’accent tonique. Il cherche à atteindre le niveau le plus proche possible de la prononciation naturelle de ce qu’on appelle le japonais standard, c’est-à-dire celui parlé à Tōkyō. Il dit avoir appris la langue principalement par l’intermédiaire des anime et par l’étude approfondie de l’accent tonique, notamment via les dicos qu’utilisent les professionnels de la communication orale au Japon, comme les présentateurs de radio ou de télévision (avec ceux de la chaîne publique NHK au sommet de la pyramide implicite du bien parler), ou comme les gens qui animent au microphone des événements tels que les cérémonies de mariage, etc. À ma connaissance, les deux dictionnaires d’accent tonique sont celui de la NHK (NHK日本語発音アクセント新辞典) et celui de la maison d’édition Sanseidō (新明解日本語アクセント辞典). Ces deux dicos contiennent chacun plus de 75 000 termes.

La plupart des Occidentaux qui parlent le japonais comme langue seconde ne distinguent pas l’accent tonique dans une conversation, à moins qu’on ne le leur indique explicitement, et encore…

Avec un seul mot, ça peut toujours aller. Exemple ultra-classique : à Tōkyō, あめ signifie 雨 (pluie) lorsque la première more (あ) est élevée, et bonbon (飴) lorsqu’elle ne l’est pas. Ce qu’il faut apprendre à maîtriser, quand on s’est mis dans la tête de vouloir maîtriser l’accent tonique de Tōkyō, c’est principalement la position de la chute, car il s’agit fondamentalement d’un accent tombant (高低アクセント).

L’accent tonique de Tōkyō (donc du japonais standard) se compose de deux éléments : la présence ou non d’une chute (descente mélodique) dans le mot ; et, lorsqu’il y a chute, sa position dans le mot.

L’acquisition de cet accent mélodique par un étranger dont la langue maternelle ne fonctionne pas sur le même principe est une tâche très ardue, hors de portée de bien des cerveaux (dont le mien). J’ai essayé, ça m’a fait l’effet d’une leçon de solfège et j’ai vite laissé tomber.

Tout ça me rappelle une expérience vécue à Tōkyō au début des années 1990. Mon japonais était des plus rudimentaire, et un membre du club de volleyball n’arrivait pas à corriger ma prononciation du mot レストラン (restaurant) pendant que nous marchions en bavardant, justement, en direction d’un restaurant. Il répétait encore et encore le mot, et je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait bien être la différence phonétique entre son restaurant et le mien. Eh bien figurez-vous que ce n’est que tout récemment, donc une trentaine d’années plus tard, que je pense avoir finalement compris ce qui n’allait pas… Voici pourquoi.

Je croyais que mon interlocuteur natif essayait de corriger ma prononciation du レ (ré) ou du ラ (ra) de レストラン, car elle se trouve à mi-chemin entre le L et le R du français (ce qui donnerait phonétiquement, en français, quelque chose entre restaurant et lestaulant). Cette incapacité de satisfaire l’oreille agacée de mon interlocuteur, il y a 30 ans, m’a tellement marqué que par la suite j’ai toujours utilisé le terme avec une légère appréhension (crainte de mal le prononcer).

Ce n’est que tout récemment, donc, en lisant les explications sur l’accent tonique que j’ai identifié deux raisons pour lesquelles mon oreille des années 1990 n’était pas du tout préparée pour capter l’accent tonique. Ouvrons la version Android du dico de la NHK :

Le trait rouge indique que la chute (baisse mélodique) se trouve après le レ. Cette façon d’indiquer la chute est particulière à NHK. Il y en a d’autres, comme celle-ci, tirée du dico Takoboto, où une longue ligne indique la hauteur mélodique pour chaque [more](More (linguistique) — Wikipédia), et la position de la chute en gras.

NHK indiquait également la hauteur mélodique de chaque more dans les anciennes éditions de son dico, mais plus maintenant, ayant jugé la chose inutile puisque la mélodie est toujours descendante en japonais. Bref, avant une chute, la more est forcément élevée, alors pourquoi l’indiquer ?

De plus, dans le cas qui nous intéresse, le ス de レストラン est entouré d’un cercle qui indique le dévoisement (母音の無声化) de la deuxième more, ce qui fait que le son う de す s’estompe. Un peu comme si, en français, le mot s’écrivait resoutaurant et se prononçait restaurant.

Bref, ce que je ne saurai jamais, c’est si ce soir-là mon interlocuteur voulait que je prononce correctement la chute mélodique après le レ ou que je dévoise le ス. Ou bien les deux…

Dans le même ordre d’idées, je me souviens aussi d’avoir déjà prononcé le mot 水族館 (aquarium) « すいぞっかん » en bavardant avec un Québécois d’un niveau de japonais très élevé, et j’avais dû répéter ce mot en prononçant すいぞくかん pour me faire comprendre. La raison pour laquelle je disais すいぞっかん est très simple : c’est comme ça que mon épouse le prononce toujours, exactement comme indiqué ci-dessous dans le dico de la NHK, à la troisième des trois prononciations standard. Et contrairement à l’accent tonique, mon oreille francophone n’a aucun mal à capter cette nuance phonétique, donc je prononçais ce mot, sans m’en rendre compte, comme je l’avais toujours entendu à la maison (par acquisition inconsciente plutôt que par apprentissage conscient).

Dans son dico, la NHK indique ce qui suit pour l’aquarium :

L’usage variant même à Tōkyō, deux cas de figure sont acceptés par la NHK : chute entre le ゾ et le ク dévoisé (première ligne), et chute entre le ク dévoisé et le カ (deuxième ligne). La troisième ligne résulte d’une règle phonétique différente, qui veut qu’un petit ッ remplace complètement le ク dévoisé pour éviter le double K (suizok-kan devient suizoッkan). Je pense qu’il s’agit d’une gémination, mais elle ne change rien à la position de l’accent tonique, puisque la chute se produit après le ゾ comme sur la première ligne.

Toujours est-il que les choses se compliquent encore davantage quand les mots se trouvent dans une phrase (ce qui arrive souvent ☺), car la position de la chute peut se déplacer selon ce qui précède ou suit dans la phrase, ce qui nous fait de nouvelles règles à apprendre et je préfère jeter l’éponge.

Pour des exemples concrets, mais qui ne couvrent pas tous les cas de figure de l’accent tonique, vous pouvez regarder cette courte vidéo en japonais, si la chose vous intéresse.


Revenons aux manuels scolaires. Je continue d’explorer les possibilités, et pour l’instant je le fais dans les chaînes YouTube japonaises sur le sujet. La première découverte que j’y ai faite est celle de l’humoriste Atsuhiko NAKATA, intitulée « 中田敦彦のYouTube大学 - NAKATA UNIVERSITY ». À ce jour, on y trouve près de 900 vidéos et 5 millions d’abonnés…

Plusieurs des vidéos de cette chaîne s’adressent aux lycéens qui préparent les examens d’entrée à l’université et aux adultes qui veulent se taper un peu de révision, sur une note humoristique. On y trouve des listes de lecture (playlists) sur l’histoire du Japon, l’histoire du monde, la littérature, la politique, le monde des affaires, etc. L’intérêt de cette chaîne, dans mon cas précis, est que NAKATA combine un débit très rapide à une élocution irréprochable, et qu’il présente tout le vocabulaire important au tableau ou dans des sous-titres. Rien de tel pour se familiariser avec le vocabulaire avant d’attaquer la lecture d’un chapitre de manuel scolaire.

La chaîne de NAKATA est probablement ce qui s’apparente le plus, au Japon, à la chaîne américaine CrashCourse (17 millions d’abonnés). Il faut toutefois savoir apprécier ou tolérer le style électrisé de NAKATA pour tirer profit de ses cours.

Pour l’anecdote, cet humoriste vulgarisateur explique dans une vidéo de style « Une journée dans la vie de NAKATA », la façon dont il s’y prend pour préparer ses leçons.

Deux ordinateurs portables sont reliés à deux caméras. Des vidéoconférences Zoom distinctes sont lancées sur ces deux ordinateurs, le premier pour afficher en direct sur grand écran l’auditoire formé des membres de la chaîne qui ont un abonnement payant, et le deuxième pour superposer l’écran blanc, toujours via Zoom, à l’écran vert pour la vidéo destinée à YouTube après la post-production. Ci-dessus, NAKATA peut visualiser la séance Zoom destinée à YouTube sur le premier des deux ordinateurs portables placés devant lui.

Sur cette vidéo dédiée aux coulisses de l’activité du YouTuber NAKATA, l’auteur se trouvait en fait à Singapour pour un séjour de trois ans. Faute d’accès à un véritable studio, il s’en est bricolé un à domicile en exploitant les fonctionnalités de Zoom. Il explique, dans cette vidéo, que la présence de ces fans sur l’écran de télévision est essentielle pendant l’enregistrement, car en tant qu’humoriste habitué aux sessions Live, il a besoin de sentir son public.


Une autre chaîne digne d’intérêt comme complément à la lecture des manuels scolaires d’histoire est celle de la jeune maison d’édition Reiwa Shoseki (令和書籍株式会社), spécialisée dans la publication de manuels scolaires (un seul pour l’instant, de niveau 中学校). Sur cette chaîne aussi, la matière est présentée principalement au tableau, sur un ton sobre, par nul autre que l’auteur du manuel (Tsuneyasu TAKEDA). Le rythme y est plus lent, les présentations plus courtes et la matière moins dense que sur la chaîne de NAKATA, ce qui laisse le temps à l’auditeur de réfléchir un peu sans avoir à appuyer trop souvent sur le bouton de pause.

Descendant de l’empereur Meiji, TAKEDA est un personnage très controversé sur la scène publique au Japon, principalement pour sa virulence et ses prises de position jugées trop nationalistes. Son manuel scolaire a d’abord été refusé par le ministère de l’Éducation, puis finalement accepté après modifications. Pour l’anecdote, les modalités du processus d’examen du contenu des manuels d’histoire par le ministère le frustrent un peu, car les manuels soumis à l’examen doivent l’être sous une forme ne permettant pas d’identifier la maison d’édition, de sorte que les examinateurs restent impartiaux… Or, il se trouve que le manuel d’histoire des Éditions Reiwa Shoseki, comme le savent fort bien les examinateurs, est le seul à présenter le texte verticalement (縦書き). 😂


La troisième chaîne qui m’a semblé intéressante au terme de cette petite exploration, 未来を掴むスマホの中の学校 SCHOOL OF LIFE! - YouTube, est animée par un professeur en quelque sorte… décapité ☺. Il faut quelques minutes pour s’habituer à cette paire de mains gesticulantes et se concentrer sur le contenu, présenté sur feuilles quadrillées et, ici aussi, avec un débit normal à rapide.

Les matières scolaires de niveau collégial abordées dans les Listes de lecture vont de l’économie politique à l’éducation civique, en passant par l’histoire et la géographie.


📝 Billet n° 216

Commentaires

Pot de moutarde

Perso, l’accent en question me semble avoir la tonicité d’une grand-mère arthritique, mais ça vient sans doute de ce que mes poils d’oreille blanchissent à vue d’oeil. Ta coquille “mole” (au lieu de more, dans le troisième paragraphe) m’a rappelé cette sorte de légende urbaine prétendant qu’un Japonais est incapable de distinguer un R d’un L à l’oreille. Je n’ai jamais su quelle part de véracité il y avait là-dedans. Tu as la Vérité Ultime sur ce sujet ?

Lord of the Mole

Merci pour la correction, je semble avoir confondu la mole chimique avec la more phonétique. Quel beau rapsus. 😂

Il est bien vrai que pour l’oreille japonaise, distinguer le R du L, entre autres choses lettres, n’est pas chose facile. Ça explique d’ailleurs tous ces mots anglais mal orthographiés qu’on voit un peu partout ici (leader qui devient reader, election qui devient erection, etc.). La paire B et V s’ajoute d’ailleurs à cette non-légende urbaine.

Pour les Japonais qui étudient le français, notre langue possède aussi quelques sons supplémentaires difficiles à distinguer. J’ai déjà testé le é et le è avec ma compagne, et elle avait un mal fou à faire la distinction entre des mots comme été et était prononcés tout nus, sans contexte. Ce qui fait qu’à l’inverse, en japonais, si je prononce 食べる tabèru au lieu de tabéru devant mon voisin, il n’y verra que du feu (entendra tabéru dans un cas comme dans l’autre). Euh, par contre ça dépend du voisin, parce que celui de droite est presque complètement sourd, mais c’est une autre histoire…

Pot de moutarde

Oui, drôle de lapsus que cette mole :=) Je l’ai qualifiée de coquille, mais au vu de la distance séparant les touches R et L, ce n’en était assurément pas une ! Merci pour la clarification et les exemples amusants sur le R et le L :=) Par contre j’ai beau me répéter à voix haute les mots été et était, pour mes oreilles ils sont aussi homonymes que Dupond et Dupont !

Rold of the Lice

Pour un Québécois, c’est vraiment étonnant que pour un Français les mots été et était soient homophones. Un Québécois ne confondrait jamais les deux sons dans un truc comme c’était l’été (sétèlété). Pour nous, la différence entre j’aimai (jèmé) et j’aimais (jèmè), ou entre j’irai (jiré) et j’irais (jirè) est tout autant phonétique que sémantique ! Du coup, vous en êtes réduits à déduire selon le contexte, exactement comme un Japonais pour le L et le R. Je m’inquiète pour vous tous, sur ce Vieux continent aux poils d’oreilles blancs, car si une jolie demoiselle répond à ton invitation à dîner par j’irais au lieu de j’irai et que la pile de ton téléphone rend l’âme avant qu’elle ne termine sa phrase, tu risques de l’attendre longtemps au resto… 😂

Rold of the Lice

Réponse positive : J’irai… mais avec mon copain.

Réponse négative : J’irais… si c’était avec un autre que toi.

Pauvre Pot de Moutarde 😂

Jean-Eude de la Moutardière

Ah tiens, je comprends mieux ton étonnement (antérieur) sur la faute que font beaucoup de Français quant à la présence d’un “s” ou non dans j’irai/s :=) Si en France tu prononces j’irais “jirè”, tu ne peux que t’appeler Charles-Henri de la Cramoisière et habiter les beaux quartiers de Paris ! (Ou être Québecois, donc, c’est fou d’apprendre ça seulement aujourd’hui) (Je vais re-regarder Le coeur a ses raisons sur YouTube pour essayer de percevoir vos subtiles accentuations)

Lord of the Rice

Sur la page How to Pronounce French Like a Native | YouGlish, tu peux cocher CAN pour filtrer les résultats des mots cherchés. Tu devrais pouvoir tester ton oreille avec les sons é et è prononcés au Québec. Ce site est formidable, surtout pour la version anglaise, car en plus de la recherche on peut s’entraîner à prononcer correctement (essaie avec le mot I, tu risques d’être surpris). Autre usage de la version française spécifique aux traducteurs japonais : vérifier comment se prononce Jean-Eude en France. Pour ma douce moitié, qui traduit des romans remplis de noms propres, c’est un outil qui sauve un temps énorme, car elle ne peut pas écrire Jean-Eude tel quel, il faut le mettre en kanas.

Pot de moutarde

Merci pour ce lien aussi improbable qu’étonnant ! J’ai l’impression que mon cerveau substitue automatiquement vos é/è à nos è/é, parce qu’à moins de me concentrer en mode “Mais c’est pas un moustique que je viens d’entendre, là ?”, je suis incapable de faire le distinguo entre les prononciations québecoises et françaises de mots tels que été et était. Je compatis avec toutes les oreilles de ta moitié ! (Et… euh… tu n’aurais pas oublié deux ou trois lettres dans ta suggestion de chercher le mot I ?)

6 rots d’érable

Oups, je voulais dire le mot structure, en anglais. Parlant du parler québécois, tu as déjà remarqué le di qui devient parfois dzi ? Comme dans dzire, dzîner, dzirection, etc. C’est subtil et tout à fait inconscient, et nous en avions identifié d’autres du même genre dans un cours d’ethnolinguistique à l’Université de Montréal. (Euh, nous n’avions rien identifié de nous-mêmes, pauvres étudiants ignares, c’est le prof qui nous faisait réaliser que nous n’étions pas conscients de prononcer différemment dans la tête et sur la langue).

Pot de moutarde

J’ai un peu honte d’écrire ça, et j’espère que tu ne trouveras pas ça culturellement offensant, mais quand un film ou un reportage québecois passe à la télé, dans 99 % des cas il est sous-titré… Donc l’oeil attrape les sous-titres, et tous vos “dzi” passent à la trappe, selon l’effet bien connu “Le cerveau entend ce qu’il lit” (aucune idée du nom scientifique de cette illusion auditive, exemple ici, à partir de la 20e seconde).

Lord

Merci pour le lien 😂

Et pas de soucis pour l’offense, je ne la vois pas (c’est tout dire).


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