Les manuels, prise 2

[Auteur : Lord Of The Rice, cycliste réfugié sous la clim]

Je m’attendais à une longue série de billets sur l’exploitation de l’IA gratuite pour la lecture des manuels scolaires japonais, mais finalement je suis vite tombé sur une solution satisfaisante. En gros, ça s’est passé comme suit…

Ayant constaté que ChatGPT en arrachait un peu plus qu’il ne voulait l’avouer avec les sources que je lui fournissais, je suis allé voir du côté de NotebookLM. Après quelques essais plus au moins heureux pour me familiariser avec l’interface, je lui ai fourni deux pages d’un manuel d’éducation civique de niveau lycée (高等学校 新現代社会, édition 2016 approuvée par le ministère de l’Éducation en 2012), sans prendre la peine de lui faire une page par fichier. Il a produit un résumé de ce qu’il voyait.

Puis je lui ai demandé si cela (photographier deux pages au lieu d’une) affectait son rendement pour la reconnaissance du texte.

Vérification faite à l’œil nu, je lui ai demandé pourquoi il s’en tirait beaucoup mieux qu’un simple programme d’OCR classique.

Nous avons poursuivi la discussion en essayant de définir ensemble un cadre d’utilisation efficace pour un adulte francophone qui désire renforcer ses acquis linguistiques en exploitant ce genre de manuel scolaire destiné à des lycéens japonais, j’ai fait quelques tests dans le Studio (où l’on crée des résumés audio ou vidéo, des présentations, des quiz, etc.), et, plutôt insatisfait des résultats obtenus, je suis revenu à la case de départ, en quelque sorte, en lui demandant, dans la conversation (pas dans le Studio), de produire une liste de vocabulaire portant sur les termes soulignés en gras dans les deux pages du manuel.

En me relisant, j’ai sourcillé une première fois en lisant conversion présente au lieu de présente conversation, puis une deuxième, cette fois-ci chancelant intérieurement dans le doute à la vue de support d’appui dans ma propre formulation. Mais comme il s’agissait d’analyser l’IA et non de passer ma propre production linguistique au peigne fin de la détection pléonastique, j’ai écarté ce doute par complaisance envers moi-même et me suis contenté de regarder le texte produit par l’IA, qui continuait comme suit.

Dans l’ensemble, le résultat n’est pas mauvais du tout et, ma foi, me semble très bien pour un usage autodidacte.

Pour 慈悲の心, au début de la liste des concepts fondamentaux, j’aurais plutôt penché pour l’esprit de compassion.

Là où le bât blesse vraiment, dans la liste, c’est à la dernière entrée du vocabulaire spécifique de la religion : 五信五行 (Goshin gogyō) : Les cinq articles de foi et les cinq piliers (de la pratique).

Ici, de toute évidence, l’IA a gobé telle quelle une erreur d’OCR, car le texte dit bien : 六信五行, donc les six articles de foi, pas cinq. Et il s’est permis de faire un truc qu’il avait pourtant promis de ne jamais faire : ajouter du contenu aux sources, en précisant entre parenthèses les cinq piliers, alors que le manuel ne le fait pas. Des excuses s’imposaient…

Le but n’étant pas de critiquer la qualité du contenu généré par l’IA (ni d’analyser ce qu’il peut bien entendre par « automatisme culturel » d’une IA), mais d’essayer de l’optimiser pour en faire un outil d’étude utilisable, je lui ai proposé de vérifier les termes dans un dictionnaire japonais chaque fois que l’OCR en arrachait. À cette proposition, Gemini (qui se cache sous NotebookLM) a répondu que c’était une excellente idée, puisqu’il pourrait, notamment avec le texte gras de la source, s’assurer que les mots existent bel et bien. Rassuré (enfin, un peu), je lui ai donné l’URL de la version japonaise du dictionnaire Weblio. Concrètement, s’il avait vérifié comme ceci : [weblio.jp/content/五信五行], il aurait constaté que Weblio ne contient pas cette entrée. La puce à l’oreille, il aurait pu me prévenir dans la conversation, ou « réfléchir », réaliser lui-même qu’il s’agissait en fait de 六信五行 et corriger.

Il s’est réjoui de cette proposition, puis je suis retourné dans le Studio pour faire l’essai de cette méthode en générant un fichier audio sur le contenu de la leçon.

Et c’est là que l’erreur humaine est entrée en scène.

J’ai fait la gaffe, juste avant d’entrer dans le Studio, d’ajouter l’URL du dictionnaire Weblio dans les sources.

Résultat : Gemini avait bien compris que je voulais qu’il génère des listes de vocabulaire, dans le fil de discussion, en vérifiant les mots louches, mais le Studio, ai-je appris par la suite, ne fonctionne pas vraiment selon les instructions de la discussion. Il utilise les sources. Il m’a donc produit une longue conversation audio entre un homme et une femme basée sur les deux pages du manuel… et sur l’URL de Weblio, Or, on trouve un peu de tout sur la page d’accueil de Weblio : la liste des mots les plus souvent consultés, le mot du jour, les mots de saison, les mots de l’actualité, les expressions cool à employer pour épater la galerie, etc.

Il en est ressorti une conversation audio de 18 minutes intitulée « Weblio, la bible contemporaine [des Japonais] » (Weblioは現代の聖書だ) où les interlocuteurs s’efforcent de faire le lien entre le contenu du manuel scolaire et le site Weblio. Partant du constat, indiqué dans le manuel, que les Japonais font peu confiance aux religions (宗教への信頼度, degré de confiance envers les religions) en comparaison des Sud-Coréens, des Américains, des Russes, des Italiens et des Chiliens), ils posent l’hypothèse que l’explication de ce phénomène se trouve peut-être… dans l’historique des mots recherchés sur Weblio. L’exercice prend une tournure en partie factuelle et réaliste (grâce au contenu du manuel) et en partie surréaliste, cette dernière partie étant provoquée (générée) par la nécessité, comme s’en étonnent eux-mêmes les deux interlocuteurs, de faire le lien entre le contenu de cette leçon sur les religions et celui d’un dictionnaire en ligne, contenus qu’ils qualifient (en s’exclamant) de complètement hétérogènes. Et au bout de 18 minutes de ce mélange hétéroclite de répliques bondissant à gauche et à droite sur le spectre du factuel, du vraisemblable et de l’incongru, les deux interlocuteurs concluent que les Japonais d’aujourd’hui, dans leur désir de mettre leur foi en quelque chose face à la complexité du monde actuel, ont vraisemblablement déplacé leur confiance de la religion à la consultation d’un dictionnaire en ligne, Weblio devenant ainsi la bible des Japonais.


J’ai fait quelques autres expériences dans le Studio, et aucun des produits proposés (fiches, quiz, vidéos, etc.) ne répondant à mes attentes, je suis retourné dans le fil de discussion (clavardage), qui avait produit une liste de vocabulaire de qualité acceptable à mes yeux. J’ai alors demandé une transcription intégrale et fidèle des deux pages du manuel, en tenant compte de la disposition du texte (pour éviter, par exemple, de couper une phrase qui se poursuit du bas de la page de gauche au haut de la page de droite).

J’ai ensuite copié ce texte pour aller le coller dans une discussion audio avec ChatGPT, en lui précisant qu’il devait lire les phrases une à la fois, en ajoutant une traduction française après chaque phrase.

ChatGPT a un peu de misère à me suivre quand je lui confie une tâche de ce type… ll peut se mettre à lire tout le texte du manuel en japonais ou en français, même si j’ai spécifié que je voulais la lecture vocale en japonais, puis en français, tout en écrivant chaque fois le texte sur l’écran au fil de la lecture. Il peut aussi sauter parfois d’une langue à l’autre au beau milieu d’une phrase. C’est rare, mais ça arrive. Toutefois sa prononciation, en japonais comme en français (jusqu’au léger accent québécois non sollicité) est d’un niveau de qualité amplement suffisant pour l’usage concret que je veux en faire et qui consiste, en gros :

  • à suivre des yeux dans le manuel pendant qu’il lit les phrases japonaise à voix haute ;

  • à écouter et lire sa traduction ;

  • à discuter de cette traduction quand je ne suis pas d’accord, ou à l’apprécier quand elle est supérieure à celle que j’avais en tête ;

  • à discuter de la signification de certains termes japonais ou français.

Il fait parfois des erreurs grossières de lecture (prononciation), et les refait par la suite même si je le corrige et lui demande de relire la phrase (il me remercie de l’avoir corrigé, mais refait la même erreur). Mais d’un autre côté, il me fait parfois réaliser mes propres erreurs de lecture mentale, d’où l’intérêt de lire le manuel tout en l’écoutant.


Je pense que cela met un terme, pour un bon moment, à ma quête d’une méthode d’exploitation gratuite, simple et agréable de l’IA pour le renforcement des acquis linguistiques. Comme je disais dans le billet précédent, on trouve facilement des manuels scolaires usagés sur メルカリ , et rien n’empêche d’utiliser cette méthode avec des livres, des magazines achetés en librairie ou disponibles à la bibliothèque du coin. Pour l’instant, je ne me suis heurté à aucun refus de transcription du texte par l’IA de NotebookLM pour violation du droit d’auteur, et croise les doigts pour que ça dure, d’autant plus que je n’en fais qu’un usage personnel. L’étape suivante consisterait à trouver une méthode tout aussi efficace au moyen d’un solution tournant en local (open-notebook peut-être), que je remets à plus tard.


📝 Billet n° 215

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