Ce sur quoi nous roulons (4)

En fait, ce billet devrait s’intituler « Ce sur quoi nous roulerons peut-être un jour », parce que l’endroit dont il va être question ici se trouve dans un coin où mon bipède et moi ne sommes encore jamais allés. Il s’agit d’une zone à cheval entre un bourg, 三芳町 (Miyoshi-machi) , et une ville, 所沢市 (Tokorozawa-shi) . Elle a pour nom Santome-Shinden (三富新田)1, les nouveaux champs de Santome.

Si vous passez un jour par là en montgolfière ou en takécoptère, vous remarquerez la forme inhabituelle des champs sous vos yeux. Si vous ne faites confiance ni aux montgolfières ni aux takécoptères, vous pouvez toujours regarder cette photo.

Santome-Shinden, affiché dans GpsPrune avec une image cartographique du GSI

En oblique, sur la photo, on aperçoit des parcelles de champs longilignes. Sous forme schématisée, ça donne ce que montre cette affiche plantée dans le coin pour les touristes et autres curieux.

Tout en bas, vous avez le chemin, la résidence et sa cour entourée d’arbres. Au milieu s’étendent les champs, puis, tout au fond, un boisé. Cette bande étroite fait 40 (ken) (72 m) en largeur et 375 (ken) (675 m) en longueur. Fait à noter, on n’y cultive pas le riz. Qu’est-ce à dire ?

Pour le dire simplement, dans cette zone d’un petit pays où l’eau gicle littéralement de partout (à grands coups de travaux d’irrigation), elle brille par son absence à moins de creuser pour en trouver un peu, et encore…

Source : couche GSI affichée dans GpsPrune

La région en question se trouve sur le plateau de Musashino ( 武蔵野台地 (むさしのだいち) ), que nous avons rencontrée dans un billet précédent. En 1694, YANAGISAWA Yoshiyasu (柳原吉保) devient seigneur du domaine de Kawagoe (川越藩). À cette époque, les terres forestières qui se trouvent dans la zone dont il est question ici appartiennent collectivement à 29 villages environnants, qui y puisent en commun diverses ressources. Or, le nouveau seigneur s’en empare en obtenant du bakufu (gouvernement militaire des TOKUGAWA) que la forêt appartienne désormais au fief plutôt qu’aux villages. Cela fait, YANAGISAWA entreprend de développer la zone, donc d’envoyer des paysans défricher la forêt, et il entreprend d’y amener de l’eau pour permettre le développement de l’agriculture, histoire d’enrichir le fief. Les paysans défrichent donc, et, du coup, trois nouveaux villages se créent : Kamitome, Nakatomi et Shimotomi (上富, 中富 et 下富)2. Mais, petit hic, les tentatives d’aménagement de canalisations d’eau d’irrigation depuis un étang situé quelques kilomètres plus loin se soldent par un échec.

On se met donc à creuser des puits communautaires, onze en tout pour les trois villages, puits qui se tarissent toutefois dès que le temps se fait un peu trop sec.

C’est ce contexte qui a donné lieu à la création de ces terres longilignes d’environ cinq hectares, sur lesquelles les paysans, pas fous, se sont mis à cultiver des légumes peu gourmands en eau, dont la patate douce. Autour de la résidence, des arbres la protégeaient contre le vent qui, sur le plateau, emportait la terre par temps sec, et fournissaient du bois pour le petit outillage et les menus travaux.

Derrière, le long champ était divisé en parcelles d’une dimension équivalant à la journée de travail d’une personne, cinq se (畝), comme le voulait la sagesse populaire : « Un garçon devient un homme quand il peut cultiver une parcelle de 5 se en une journée »3. Du thé était planté tout autour du champ, non seulement pour la vente, mais aussi pour que le vent n’emporte pas la terre des parcelles avec lui.

Quant au boisé, tout au fond, il fournissait la matière à engrais (feuilles et branches mortes), le bois de chauffage et le bois d’outillage, tout en protégeant, lui aussi, le champ contre le vent.

Autrefois, le ramassage et le foulage au pied des feuilles mortes du boisé, pour en faire de l’engrais, occupaient le paysan pendant deux mois en hiver. Aujourd’hui, le tout se fait en une seule journée, car les bénévoles viennent en grand nombre prêter main forte au paysan pour l’aider à préserver la tradition.

Ce type très particulier d’exploitation agricole, dont il reste encore quelques fragments intacts, a permis de conquérir une section relativement aride du plateau de Musashino, au cœur de ce qui, aujourd’hui, constitue la préfecture de Saitama, juste au nord de la région métropolitaine de Tōkyō.


👉 Le club Geo Pottering y est allé en septembre 2010, à l’occasion d’une balade racontée ici en japonais.

👉 Si la plaine de Musashino vous intéresse, vous trouverez aussi une vidéo, ici, qui présente (en japonais) la culture de la patate douce à Santome Shinden, la culture du kuwai (une plante de moins en moins cultivée et dont le rhizome est comestible) sur le plateau Musashino, et la fabrication traditionnelle du papier japonais ( 和紙 (わし) ) par un artisan de la préfecture de Saitama.



Billet n° 184


  1. 👉 La lecture de 三富 est bien santome dans ce cas-ci, et non pas santomi↩︎

  2. 👉 Oui, il y a un tome et deux tomi, c’est comme ça. 😉 ↩︎

  3. 👉 一人前の男子とは、一日に五畝畑を耕せるものをいう。 ↩︎


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