L’écluse des mochi
Jusqu’à ce que les technologies modernes d’aménagement fluvial viennent y mettre un terme au XXe siècle, les disputes rurales au sujet de l’eau des rivières ( 水争い ) ont été fréquentes dans l’histoire du Japon, car pour une agriculture basée principalement sur la riziculture irriguée, l’accès au précieux liquide était tout simplement une question de vie et de mort. Le problème s’est posé avec de plus en plus d’acuité tout au long du Moyen Âge, avec l’incessant développement de nouvelles rizières ( 新田開発 ) dans les plaines alluviales non défrichées, où l’expansion rizicole à la périphérie des cours d’eau se heurtait au problème du manque d’eau à mesure que l’on s’éloignait de la berge.
Illustration d’une querelle entre paysans, vraisemblablement au sujet de l’eau, sur une digue qui sépare trois parcelles, dont une visiblement à sec. Source : 大和耕作絵抄 , Collection numérique de l’Université de Tsukuba.
Sur les terres nouvellement défrichées pour la riziculture, les villages aménageaient des écluses et des canaux de dérivation pour alimenter leurs rizières en eau. Ces écluses réduisaient forcément le volume d’eau disponible en aval, au grand mécontentement des villages qui s’y trouvaient, d’où s’ensuivaient parfois de violentes, voire sanglantes disputes en période de sécheresse.
À ce sujet, on trouve sur le site du Bureau du développement régional du Kinki (近畿地方整備局) un article intéressant sur une coutume particulière apparue dans la période Sengoku (1467-1568) dans le fief d’Ōmi, l’actuelle préfecture de Shiga. Voyons de quoi il s’agit.

Source : Artanisen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
C’est en 1542 qu’AZAI Hisamasa prend la tête du clan Azai et devient ainsi seigneur du fief Ōmi. Sur ce fief, il y a une importante rivière, la Takatokigawa (高時川), sur laquelle les paysans ont construit six écluses et des canaux de déviation pour alimenter leurs rizières. Sur la carte ci-dessous, elles sont numérotées de ① à ⑥ et encadrées en bleu.

Source : Tiré (et modifié à partir) de 地域づくり・コミュニケーション部門:No.23, MLIT
Au moment où Hisamasa devient seigneur, la plus basse des écluses, celle de Yōnoi (丁野井), alimente les terres adjacentes à son château d’Odani, encerclé en bleu sur la carte. Or, les représentants des villages alimentés par cette écluse (les points noirs sur la carte) ne tardent pas à venir demander à Hisamasa l’autorisation d’aller construire une nouvelle écluse, tenez-vous bien, complètement en amont des écluses actuelles. Et Hisamasa (en bon précurseur des Donald Trump de ce monde) trouve l’idée fort intéressante parce que sa puissance militaire et la prospérité de son fief dépendent grandement du rendement des rizières.
Selon la légende, il aurait alors demandé au clan Iguchi Danjō (井口弾正家) — clan vassal qui, de l’autre côté de la rivière, contrôle de manière incontestée ses eaux depuis la période Kamakura (1192 à 1333) — l’autorisation de faire construire une nouvelle écluse en amont. À cette étonnante requête, le chef du clan répond qu’il veut bien, à condition qu’à titre de compensation on lui donne l’équivalent de trois fois 1 000 charges à dos de bœuf en tissu, en mochi et en coton respectivement, le tout transporté sur des chevaux et bœufs… borgnes.
Le clan Iguchi sait très bien que Hisamasa ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour répondre à cette exigence farfelue, mais tout comme Trump a eu son Musk au moment opportun, Hisamasa comptait parmi ses amis un richissime fermier, du nom de Seseragi Chōja (せせらぎ長者, littéralement « le riche Seseragi »), qui souhaitait en profiter pour faire creuser lui aussi un canal depuis cette nouvelle écluse jusqu’à ses propres terres. Il fit donc livrer la marchandise et força, du même coup, le clan Iguchi Danjō à respecter son engagement (quant à ce qu’il advint des bêtes borgnes, je n’ai rien trouvé…).
C’est de cette légende que vient le nom de la nouvelle écluse (ou du nom de cette écluse que vient la légende) : l’écluse des mochi ( 餅の井 ). Sur le schéma ci-dessous, la nouvelle écluse est encadrée en bleu, ainsi que le pont Imyōjin (井明神橋), qui va jouer un rôle important par la suite, comme nous allons le voir.

Schéma des six écluses. Les quatre lignes pointillées indiquent l’emplacement d’une écluse et de canalisations modernes qui ont mis fin à cette coutume vieille d’environ 400 ans. Source : Tiré (et modifié à partir) de 地域づくり・コミュニケーション部門:No.23, MLIT.
Ce que la légende ne dit pas, mais que les archives disent bien, c’est que le seigneur Hisamasa prit pour « femme légale » (正室, par apposition aux concubines) une certaine Ako (阿古), qui n’était autre que la fille du chef du clan vassal Iguchi Danjō, lequel gagnait ainsi en prestige et en influence. Une alliance entre les clans, via cette petite dame, valait bien a small dam…

Encadrés : Hisamasa et son épouse principale, Ako. Encerclé : Le chef du clan, IGUCHI Danjō.
Le beau-fils et le beau-père savent toutefois bien que cette nouvelle écluse va à l’encontre du bon sens, et établissent une « règle de l’eau » pour faire avaler la pilule en aval…
Cette règle a pour nom mizumakashi (水まかし), et elle précise qu’en temps de sécheresse, les villages en aval de la nouvelle écluse auront le droit de venir la détruire. Cela se fera de manière cérémonielle, sous le nom de mochinoyu-otoshi (餅の井落とし)1, le « retrait de l’écluse ».
Il faut savoir qu’au Moyen Âge, un certain nombre de règles, qui variaient d’un fief à l’autre, s’appliquaient à l’utilisation collective de l’eau d’irrigation par les villages. L’une d’elles était le bansui (番水), l’utilisation alternée de l’eau lors des sécheresses, les champs étant irrigués à tour de rôle et de manière égalitaire. Lorsque la pénurie d’eau devenait trop sévère, on pouvait procéder au giseiden (犠牲田) en décidant collectivement de sacrifier un certain nombre de rizières dans chaque champ. Une autre pratique, appelée senkōmizu (線香水), consistait à convertir la dimension des rizières en longueurs de bâtonnets d’encens, puis à irriguer chaque rizière pendant la durée de combustion de son bâton. Lorsqu’un bâton d’encens était consumé, on frappait du tambour pour annoncer la fin de l’irrigation pour ce champ, et on passait au champ suivant. (Source : 平成24年度 農業水利の歴史と現状 農村振興局)
Toutes ces règles avaient pour but d’éviter les conflits sanglants entre villages, tout comme dans le cas du mochinoyu-otoshi (retrait de l’écluse des mochi), dont nous allons maintenant parler.
Ce retrait prenait la forme d’une cérémonie aux règles strictement établies quant aux vêtements portés et à la procédure à suivre.
Lorsque les paysans d’une écluse en aval manquaient d’eau et que leurs chefs décidaient de procéder à un retrait d’écluse en amont, paysans et officiels se rendaient d’abord au sanctuaire, puis ils enfilaient leurs vêtements de cérémonie et se dirigeaient, en une longue procession, vers l’écluse à démanteler.
Arrivés sur place, les officiels de l’aval se présentaient devant les défenseurs de l’écluse en amont et déclaraient qu’en raison du manque d’eau, ils venaient en chercher. Les défenseurs répliquaient aux quémandeurs que s’ils voulaient l’eau, ils devraient la prendre par la force, puis, sur cet échange de paroles cérémonielles, le retrait de l’écluse commençait.

La longue procession de paysans se dirige vers l’écluse à retirer. (Source : 湖北の祈りと農, Chapitre 4)

Les officiels, portant les vêtements cérémoniels de leur écluse (qui variaient d’une écluse à l’autre), annoncent aux défenseurs de l’écluse des mochi qu’ils sont venus la détruire. Les défenseurs de cette écluse portent simplement un fundoshi. (Source : 湖北の祈りと農, Chapitre 4)

Les paysans de l’écluse en aval détruisent l’écluse. Les grosses éclaboussures, à l’arrière-plan, sont celles des défenseurs de l’écluse, qui aspergent les destructeurs pour symboliser la résistance des paysans de l’amont. (Source : 水土里ネット湖北)

Une fois l’écluse détruite, les paysans de l’aval s’en retournent. (Source : 湖北の祈りと農, Chapitre 4)
C’est tout ? Non.
Ceux de l’amont, précisait la règle, devaient attendre, avant de reconstruire l’écluse, que le dernier des paysans de l’aval soit disparu derrière le pont Imyōjin, 400 mètres plus bas. Je vous remets le schéma, avec les écluses et le pont.

Source : Tiré (et modifié à partir) de 地域づくり・コミュニケーション部門:No.23, MLIT
D’où il s’ensuit que la procession s’en retournait très lentement d’où elle était venue…
Les photos présentées ici ont été prises en 1940, quatre siècles après la construction de l’écluse des mochi. En 1942, les six écluses faites de branches et de troncs d’arbres, détruites et reconstruites à maintes reprises pendant quatre siècles, ont été remplacées par une écluse et des canalisations modernes en béton qui mirent fin à cette longue tradition cérémonielle de partage collectif de l’eau.
Billet n° 182
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餅の井 👉 Si vous lisez le japonais vous me direz sans doute que ça devrait se prononcer mochinoi, mais il s’agit bien de mochinoyu dans ce cas-ci. ↩︎
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